Les pluies enregistrées durant l’hiver 2025-2026 offrent un répit bienvenu à l’agriculture marocaine après plusieurs années de sécheresse. Selon les estimations de BMI-Fitch Solutions, la production nationale de blé et d’orge devrait atteindre 4,5 millions de tonnes contre 3,1 millions lors de la campagne précédente. Cette amélioration permettra de soutenir les revenus agricoles, de dynamiser l’activité dans les zones rurales et de limiter une partie des tensions sur les prix alimentaires.
Cette embellie reste toutefois largement conjoncturelle. Elle ne modifie pas le principal défi auquel le Maroc est confronté : la rareté durable de la ressource hydrique. Le pays est désormais confronté à une crise structurelle de l’eau qui dépasse le simple cadre agricole et qui impose de nouveaux arbitrages économiques.
Le véritable enjeu n’est plus seulement de produire davantage de céréales, mais de déterminer comment utiliser au mieux une ressource devenue rare. Depuis plusieurs années, le modèle agricole marocain s’est orienté vers des cultures à forte valeur ajoutée destinées à l’exportation, notamment les agrumes et les productions maraîchères. Ces filières génèrent davantage de revenus et de devises pour chaque mètre cube d’eau consommé. À l’inverse, les céréales mobilisent d’importantes quantités d’eau pour une rentabilité économique nettement plus faible.
Le Maroc se retrouve ainsi face à un arbitrage complexe entre performance économique et souveraineté alimentaire. Développer davantage les cultures d’exportation améliore les recettes extérieures et optimise l’utilisation de l’eau, mais renforce parallèlement la dépendance du pays aux importations de produits de base. Malgré l’amélioration attendue de la récolte cette année, le Royaume devra encore importer environ 7,2 millions de tonnes de blé afin de couvrir ses besoins de consommation.
Cette dépendance n’est pas nouvelle. Elle reflète un déficit céréalier structurel installé depuis plusieurs décennies, la croissance de la demande progressant plus rapidement que les capacités de production locales. Les épisodes de sécheresse successifs n’ont fait qu’accentuer cette tendance.
Face à cette réalité, les pouvoirs publics privilégient une stratégie d’adaptation plutôt qu’une recherche d’autosuffisance. Les investissements dans les stations de dessalement, la modernisation des réseaux d’irrigation, la réutilisation des eaux usées et le développement de nouvelles variétés agricoles résistantes au stress hydrique constituent désormais les piliers de la politique nationale de l’eau.
Cette orientation traduit une évolution profonde de la réflexion stratégique. La question n’est plus de savoir si les précipitations seront suffisantes une année donnée, mais comment garantir durablement l’approvisionnement en eau dans un contexte marqué par le changement climatique, la croissance démographique, l’urbanisation et l’augmentation des besoins industriels.
L’enjeu est d’autant plus important que l’agriculture demeure un secteur central de l’économie nationale. Elle représente près de 15 % du PIB et fait vivre environ un tiers de la population active. La santé du secteur agricole influence directement la croissance économique, le niveau de consommation des ménages ruraux et l’évolution des prix alimentaires.
Le retour des pluies constitue donc une excellente nouvelle pour la campagne 2025-2026, mais il ne doit pas masquer la transformation profonde du modèle agricole marocain. La véritable bataille se joue désormais autour de la gestion de l’eau, devenue l’un des principaux déterminants de la souveraineté alimentaire, de la compétitivité économique et de la stabilité sociale du Royaume.
Avec Le360


