L’entrée en vigueur, le 1er janvier 2026, du Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l’Union européenne marque une étape décisive pour les exportateurs marocains. Désormais, toute entreprise souhaitant accéder au marché européen doit déclarer et, le cas échéant, compenser les émissions de CO₂ liées à ses produits. Cette nouvelle donne commerciale, présentée par Bruxelles comme un instrument d’équité climatique, redessine les conditions de compétitivité et impose un tournant écologique à plusieurs filières clés de l’économie marocaine.
Le CBAM cible dans un premier temps six secteurs à forte intensité carbone: l’acier, l’aluminium, le ciment, les engrais azotés, l’hydrogène et l’électricité. Pour ces activités, les exportateurs sont tenus de documenter précisément l’empreinte carbone de leurs processus de production. Lorsque les émissions dépassent les standards européens, l’entreprise doit acquérir des certificats carbone, dont le prix varie actuellement entre 60 et 100 euros par tonne de CO₂, selon le marché européen du carbone.
Selon le quotidien L’Économiste, ce mécanisme vise à mettre sur un pied d’égalité les producteurs européens et leurs concurrents étrangers, tout en évitant les phénomènes de «fuite de carbone», où les industries délocalisent vers des pays aux normes environnementales moins contraignantes. Lorsque le pays exportateur dispose d’un marché carbone national, mais à un prix inférieur à celui de l’Union européenne, l’entreprise devra s’acquitter de la différence.
Un impact différencié selon les filières marocaines
Au Maroc, l’exposition au CBAM varie fortement selon les secteurs. Une étude de BMCE Kapital Global Research, citée par L’Économiste, estime que plus de 10% des exportations marocaines pourraient être concernées dès 2026, représentant un risque théorique de perte de revenus avoisinant six milliards de dirhams, sur la base des chiffres de 2024.
Les industries lourdes apparaissent toutefois relativement préparées. Les sidérurgistes, les producteurs d’aluminium, de ciment et d’électricité ont déjà engagé des efforts de décarbonation. Sonasid, par exemple, produit de l’acier à faible empreinte carbone, même si seule une fraction marginale de cette production est actuellement destinée au marché européen.
Dans le domaine de l’hydrogène, la production commerciale reste encore embryonnaire. Les premiers projets structurants, portés notamment par OCP pour l’ammoniac vert ou par TotalEnergies à Guelmim, ne devraient entrer en service qu’à partir de 2027. Grâce au recours massif aux énergies renouvelables et à l’eau dessalée, ces projets sont conçus pour répondre aux exigences européennes en matière de contenu carbone.
Les engrais azotés, longtemps identifiés comme le segment le plus vulnérable à la taxe carbone, concentrent une attention particulière. Leur intensité énergétique élevée impose une transformation rapide des procédés industriels afin de limiter l’impact financier du CBAM.
Textile et agroalimentaire sous pression à moyen terme
Si la première phase du CBAM concerne un nombre limité de secteurs, son extension progressive constitue un enjeu majeur pour l’économie marocaine. À partir de 2027-2028, des filières comme le textile et l’agroalimentaire devraient être intégrées au dispositif. Or, ces secteurs, fortement tournés vers l’exportation européenne, accusent un retard relatif en matière de décarbonation.
Dans le textile, certains industriels du Nord du Royaume ont anticipé ces exigences sous la pression directe de donneurs d’ordre européens. En revanche, l’agroalimentaire reste confronté à des défis structurels, notamment la réduction des intrants chimiques, l’optimisation énergétique et la traçabilité carbone tout au long de la chaîne de valeur, de l’amont agricole à la transformation industrielle.
Les infrastructures logistiques ne sont pas épargnées. Les ports, en particulier Tanger Med, appelé à maintenir son statut de hub de transbordement majeur, devront aligner leurs opérations sur les standards climatiques européens afin de préserver leur compétitivité dans un environnement de plus en plus normé.
Un signal fort pour la compétitivité future
Pour l’Union européenne, le CBAM doit également générer des recettes estimées à environ trois milliards d’euros à l’horizon 2030, un montant susceptible d’augmenter avec l’élargissement du périmètre du mécanisme. Mais au-delà de l’enjeu budgétaire, le dispositif envoie un signal clair aux partenaires commerciaux: l’accès au marché européen sera désormais conditionné à la performance climatique.
Pour le Maroc, ce nouveau cadre représente à la fois une contrainte et une opportunité. La capacité à conjuguer compétitivité économique et transition écologique deviendra un facteur déterminant de maintien et de croissance des exportations. À défaut d’anticipation et d’investissement dans la décarbonation, le coût carbone pourrait éroder les marges et fragiliser l’accès à l’un des principaux débouchés commerciaux du Royaume.
Avec L’Economiste


