La transition bas carbone ne transforme pas seulement les technologies énergétiques. Elle redessine progressivement la carte industrielle mondiale autour des territoires capables de produire une électricité renouvelable abondante, compétitive et stable. Dans cette recomposition des chaînes de valeur, le Maroc figure parmi les pays appelés à tirer parti du développement des dérivés de l’hydrogène vert, selon une analyse publiée par le Policy Center for the New South (PCNS).
Le think tank décrit une mutation profonde où la géographie énergétique redevient un facteur central de compétitivité industrielle après plusieurs décennies dominées par la mondialisation des chaînes de valeur et la relative déconnexion entre lieux de production et ressources énergétiques.
Avec la décarbonation, les industries les plus énergivores — hydrogène vert, acier, aluminium, engrais ou carburants aéronautiques durables — deviennent de plus en plus dépendantes de l’accès direct à une électricité renouvelable peu coûteuse.
Le solaire, l’éolien, l’accès à l’eau, les capacités de stockage ou encore les infrastructures portuaires retrouvent ainsi un rôle stratégique dans les arbitrages industriels mondiaux.
Le PCNS parle d’un véritable “retour structurel de la géographie”.
Contrairement aux énergies fossiles, facilement transportables à grande échelle, les énergies renouvelables restent fortement liées aux contraintes physiques des territoires.
Produire de l’électricité solaire ou éolienne à faible coût dépend directement de l’ensoleillement, des conditions climatiques, du foncier disponible et des réseaux électriques.
Cette réalité pousse progressivement certaines industries lourdes à se rapprocher des grands bassins énergétiques renouvelables.
Le phénomène est désormais désigné sous le terme de “powershoring”, c’est-à-dire le déplacement des activités industrielles énergivores vers les régions disposant d’une abondance d’énergie propre et bon marché.
Dans ce nouvel équilibre mondial, plusieurs économies émergentes disposent d’atouts naturels importants.
Le PCNS cite notamment le Maroc, la Namibie ou encore l’Égypte parmi les territoires susceptibles de devenir des hubs stratégiques pour les dérivés de l’hydrogène vert.
Le Royaume bénéficie notamment d’un fort potentiel solaire et éolien, d’une proximité géographique avec l’Europe ainsi que d’infrastructures portuaires et logistiques déjà largement développées.
L’analyse souligne toutefois que les avantages naturels ne suffisent plus à eux seuls pour attirer les investissements industriels.
Les politiques publiques, subventions et dispositifs réglementaires jouent désormais un rôle déterminant dans l’orientation du capital vert mondial.
Le PCNS distingue ainsi la “compétitivité structurelle”, fondée sur les coûts énergétiques réels, de la “compétitivité effective”, façonnée par les aides publiques, les crédits fiscaux ou les barrières commerciales.
Les États-Unis illustrent cette dynamique à travers les subventions massives accordées à l’hydrogène vert dans le cadre de l’Inflation Reduction Act.
L’Union européenne multiplie également les mécanismes de soutien à sa propre industrie décarbonée, à travers la Banque européenne de l’hydrogène, les mécanismes carbone aux frontières ou les nouvelles exigences de certification.
Selon le PCNS, ces dispositifs peuvent détourner une partie des investissements vers des territoires pourtant moins compétitifs sur le plan énergétique.
Autrement dit, des régions bénéficiant d’un accès naturel à une énergie renouvelable moins chère peuvent perdre des projets industriels au profit de marchés développés davantage soutenus par les politiques publiques.
Cette fragmentation réglementaire crée également une forte incertitude pour les investisseurs.
Dans le cas de l’hydrogène vert, les critères de certification diffèrent selon les régions du monde, compliquant la signature des contrats de long terme nécessaires au financement des grands projets industriels.
Le PCNS estime que cette mauvaise allocation géographique du capital vert pourrait générer plus de 100 milliards de dollars de surcoûts annuels dans plusieurs secteurs stratégiques à l’horizon du milieu des années 2030.
Au-delà des coûts, le think tank avertit également du risque de voir les économies émergentes rester cantonnées aux segments les moins rémunérateurs des nouvelles chaînes de valeur bas carbone.
Pour le Maroc, l’enjeu dépasse donc largement la seule production d’électricité renouvelable.
Il s’agit désormais de capter les segments industriels à plus forte valeur ajoutée liés aux engrais verts, aux carburants synthétiques, à la chimie décarbonée ou encore aux matériaux industriels bas carbone.
Dans cette nouvelle géographie économique de la décarbonation, le Royaume cherche progressivement à transformer son potentiel énergétique en levier industriel et géopolitique.
Le PCNS considère ainsi que l’avenir de la transition bas carbone dépendra autant de la capacité du monde à déployer efficacement les technologies propres que de sa faculté à organiser une répartition industrielle cohérente avec les réalités physiques, énergétiques et géographiques de la planète.
Avec Barlamane



