L’hydrogène vert attire les capitaux, alimente les stratégies climatiques et fait rêver les industriels. Mais, sur le terrain, les projets avancent moins vite que les annonces. La raison tient à un blocage très concret : les investisseurs veulent produire, tandis que les acheteurs potentiels hésitent à signer. Résultat, une filière prometteuse reste coincée dans une zone grise, entre ambition et exécution.
Un Policy Brief publié en janvier 2026 par Gi2 Conseil et Ingénierie met le doigt sur ce verrou, présenté comme un “paradoxe industriel”. Dans cette équation, personne ne veut faire le premier pas : sans engagements fermes d’achat, les projets ne bouclent pas leur financement ; sans production réelle ni infrastructures prêtes, les industriels refusent de sécuriser leurs approvisionnements.
Un cercle vicieux qui retarde les décisions d’investissement
L’hydrogène vert exige des investissements lourds, longs et risqués : électrolyseurs, raccordements électriques, eau, stockage, transport, logistique portuaire… Or ces infrastructures ne se construisent pas sur la base d’intentions.
Dans le même temps, les offtakers – compagnies aériennes, armateurs, sidérurgistes, chimistes – veulent des garanties sur les prix, les volumes et la qualité avant de s’engager. Tant que ces paramètres restent flous, ils préfèrent attendre. C’est précisément cette attente réciproque qui fige le marché.
Gi2 souligne que la question centrale n’est plus technologique, mais financière et contractuelle : qui assume le risque au démarrage, et comment le partager.
Des objectifs mondiaux revus à la baisse
Ce blocage commence déjà à peser sur les projections. Les estimations de production mondiale d’hydrogène vert à l’horizon 2030 ont été revues à la baisse, autour de 37 millions de tonnes par an, soit une réduction d’environ 25% par rapport à des anticipations antérieures, selon les données citées dans l’analyse.
Pour Gi2, sans mécanismes publics capables de sécuriser la demande ou d’amortir l’incertitude, le ralentissement pourrait durer. Le marché reste trop jeune pour fonctionner uniquement sur des promesses de compétitivité future.
Le Maroc, un cas à part grâce à un “acheteur naturel”
Dans ce paysage hésitant, le Maroc présente un profil singulier. L’étude met en avant un avantage rare : l’existence d’une demande industrielle domestique susceptible d’absorber des volumes significatifs dès les premières phases, notamment sous forme d’ammoniac.
L’OCP apparaît comme l’élément clé de cette équation. Sa consommation actuelle d’ammoniac gris avoisine un million de tonnes par an, avec une perspective pouvant aller jusqu’à trois millions de tonnes. Une base de demande qui peut servir de point d’ancrage à la filière, là où d’autres pays à fort potentiel renouvelable doivent compter presque exclusivement sur l’export.
Cette présence d’un débouché local crédible explique, selon Gi2, la montée en puissance de l’intérêt des consortiums internationaux, avec des capacités déclarées qui dépasseraient déjà les premières projections annoncées autour de 80 GW d’électrolyse.
L’Europe et les marchés réglementés : la demande qui ne peut pas reculer
Au-delà du marché marocain, Gi2 insiste sur un autre moteur : la demande issue des marchés réglementés, jugée plus solide que les engagements volontaires.
Dans l’aviation, le règlement européen ReFuelEU Aviation impose une trajectoire de carburants durables : 2% dès 2025, 20% en 2035, 70% en 2050. Cette obligation transforme progressivement les compagnies aériennes en acheteurs structurels de carburants synthétiques et de molécules dérivées de l’hydrogène.
Même logique côté maritime, où les pressions réglementaires et les stratégies de décarbonation des grands acteurs poussent vers des carburants comme l’ammoniac ou l’e-méthanol. Les industries lourdes, elles aussi, sont entraînées par des contraintes croissantes, rendant l’hydrogène vert de moins en moins optionnel dans certains procédés.
Sans État stratège, pas de décollage
Pour sortir du blocage entre production et demande, Gi2 estime que l’intervention publique est déterminante. La filière hydrogène n’est pas un marché “classique” : elle exige une coordination simultanée des infrastructures, des règles, du financement et des débouchés.
Au Maroc, cette coordination repose sur plusieurs acteurs : MASEN pour le pilotage stratégique, l’ONEE pour l’intégration réseau, le ministère de l’Énergie pour le cadre réglementaire, la CDG et l’AMDIE pour l’accompagnement financier et l’attractivité, ainsi qu’IRESEN sur l’innovation et la recherche appliquée. Cette organisation est décrite comme une “Offre Maroc”, pensée pour structurer une chaîne de valeur complète.
Contrats long terme et mécanismes publics : les outils pour débloquer la machine
Reste un point décisif : la bancabilité. Gi2 cite des modèles capables de rassurer les deux camps.
Le programme allemand H₂Global est présenté comme un exemple : en juillet 2024, un contrat de dix ans portant sur 259.000 tonnes d’ammoniac vert a permis de sécuriser prix et volumes sur la durée, rendant le projet finançable.
Le Policy Brief évoque aussi les Contracts for Difference (CfD), conçus pour stabiliser un signal-prix et absorber une partie des fluctuations du marché. Objectif : permettre aux investisseurs d’avancer malgré l’incertitude, jusqu’à maturité du secteur.
Avec Le360


