Quand une exploitation doit produire trois fois plus qu’autrefois pour atteindre son seuil de rentabilité, le problème ne concerne plus seulement l’agriculteur. Il finit par atteindre le consommateur à travers l’offre disponible, les importations et les prix. À l’approche de la nouvelle campagne, les fragilités accumulées interrogent directement la capacité du modèle agricole à préserver la production nationale.
Dans un entretien publié par Finances News Hebdo, Rachid Benali, président de la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural, dresse un diagnostic sévère. Hausse des intrants, sécheresse devenue structurelle, recul des superficies cultivées et concurrence des importations réduisent la rentabilité de plusieurs filières.
Le seuil de rentabilité passe de 10 à 35 quintaux par hectare
Pour les céréales et les légumineuses, le seuil de rentabilité se situe désormais entre 34 et 35 quintaux par hectare, contre 9 à 10 quintaux auparavant. Les coûts progressent alors que les prix de vente ne suivent pas. Selon Rachid Benali, cette équation pousse déjà certains agriculteurs à se détourner de ces cultures.
Le gasoil a atteint 15,50 dirhams le litre et les prix des engrais sont décrits comme hors de portée. La main-d’œuvre alourdit également les charges. Face à ces dépenses, certains exploitants hésitent à engager les travaux du sol, première étape de la campagne.
Mais qui absorbera cette hausse des coûts si les prix agricoles restent comprimés ? L’exploitant perd sa marge, tandis que le consommateur reste exposé à une offre nationale plus faible et à une dépendance accrue aux achats extérieurs.
Les superficies céréalières tombent à 3,5 millions d’hectares
La superficie emblavée est passée de 5 millions à 3,5 millions d’hectares. Rachid Benali prévoit la poursuite de cette baisse. Il rappelle parallèlement que le prix du blé est resté presque stagnant depuis 1982 et que la baguette de pain demeure fixée à 1,20 dirham.
Cette stabilité protège immédiatement le prix payé par le consommateur, mais elle ne résout pas la question du revenu de celui qui produit. Le modèle se retrouve donc pris entre deux exigences : maintenir un produit essentiel accessible et conserver assez de rentabilité pour que les agriculteurs continuent à le produire.
Le retard de paiement de la Sonacos à ses fournisseurs de semences ajoute une difficulté de trésorerie. Des exploitants doivent commencer la saison sans avoir encore reçu les montants attendus, avec un effet annoncé sur les semenciers, les multiplicateurs et la productivité.
Les cultures rentables attirent davantage les investisseurs
Les investisseurs délaissent certaines filières au profit des fruits rouges, présentés comme plus rémunérateurs. Dans les campagnes, des jeunes préfèrent également partir à l’étranger ou chercher une activité urbaine jugée plus rentable.
La question n’est donc pas seulement de produire davantage, mais de savoir quelles productions continuent d’attirer le capital et le travail. Si les cultures indispensables à l’alimentation deviennent les moins intéressantes économiquement, le marché oriente les ressources ailleurs, même lorsque les besoins nationaux persistent.
Les importations s’ajoutent à la pression climatique
Rachid Benali cite la filière des dattes : malgré une bonne récolte, les importations auraient porté préjudice aux producteurs locaux. Il avance un montant d’un milliard de dirhams de dattes importées, essentiellement d’Algérie, et réclame des décisions portant à la fois sur les subventions, la réglementation et les barrières douanières.
À cette concurrence s’ajoute une sécheresse qui n’est plus considérée comme conjoncturelle. Les pluies sont devenues rares depuis mars et plusieurs cultures ont subi des pertes. La reconstitution du cheptel progresse, mais elle demandera plusieurs années et ne laisse pas prévoir une baisse rapide des prix.
Pour rappel, la surface céréalière a déjà perdu 1,5 million d’hectares par rapport au niveau cité dans l’entretien. Le signal est suffisamment lourd : préserver le pouvoir d’achat ne peut durablement consister à contenir le prix final sans rétablir, en amont, la capacité de produire.


