L’essor des usages numériques – cloud, intelligence artificielle, streaming, edge computing – s’accompagne d’une expansion rapide des infrastructures qui les rendent possibles : les data centers. On en compterait aujourd’hui plus de 11.000 dans le monde, avec une progression annuelle estimée à près de 15 %. Derrière cette dynamique se cache un enjeu environnemental encore peu médiatisé : leur consommation massive d’eau.
Chaque requête en ligne, chaque vidéo visionnée ou traitement algorithmique mobilise des serveurs qui génèrent une chaleur importante. Pour éviter toute défaillance, ces équipements doivent être refroidis en permanence, ce qui implique un recours significatif à l’eau.
Selon une étude publiée dans la revue Nature, un petit data center d’une puissance de 1 mégawatt consommerait en moyenne 25,5 millions de litres d’eau par an pour ses besoins de refroidissement, soit l’équivalent de la consommation annuelle d’environ 300.000 personnes. À l’échelle mondiale, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que les data centers ont consommé près de 560 milliards de litres d’eau en 2023. Ce volume pourrait dépasser 1.200 milliards de litres par an à l’horizon 2030.
Il convient de distinguer l’eau consommée de l’eau prélevée. La première correspond à l’eau effectivement évaporée ou non restituée au milieu naturel, tandis que la seconde englobe l’ensemble des volumes utilisés pour la construction, l’exploitation et la maintenance. Toujours selon l’AIE, les prélèvements totaux liés aux data centers atteindraient près de 5.000 milliards de litres en 2023 et pourraient dépasser 9.000 milliards de litres d’ici 2030.
Cette montée en puissance intervient dans un contexte de tensions hydriques croissantes. D’après Nature Finance, près de 45 % des data centers seraient implantés dans des bassins fluviaux exposés à un risque élevé de pénurie d’eau. Certaines grandes entreprises technologiques concentrent une part importante de leurs infrastructures dans des régions déjà soumises à un stress hydrique, accentuant les risques d’assèchement des nappes, de concurrence avec les usages agricoles et domestiques et de fragilisation des écosystèmes locaux.
L’essor de l’intelligence artificielle renforce encore cette pression. Les modèles d’IA de grande envergure nécessitent une puissance de calcul considérable, multipliant les besoins énergétiques et, par ricochet, les volumes d’eau requis pour le refroidissement. Certaines projections avancent qu’à l’horizon 2027, la consommation d’eau liée à l’IA pourrait atteindre des niveaux comparables à celle de plusieurs pays européens.
La raison principale de cette intensité hydrique réside dans les technologies de refroidissement. Les systèmes traditionnels reposent sur la climatisation par air, le free cooling utilisant l’air extérieur lorsque les températures le permettent, ou des solutions de refroidissement liquide. Ces dernières – indirectes, directes ou par immersion – utilisent souvent de l’eau ou des fluides qui, sous l’effet de la chaleur, s’évaporent en grande partie. Selon des estimations industrielles, près de 80 % de l’eau utilisée dans les tours de refroidissement s’évaporerait, obligeant à un renouvellement constant.
Face à ces défis, l’optimisation des consommations devient un impératif stratégique autant qu’environnemental. Les exploitants disposent de plusieurs leviers : mise en place de circuits en boucle fermée pour recycler l’eau non évaporée, recours à des eaux alternatives (eaux grises, eau de pluie, condensats), séparation des flux d’air chaud et froid pour améliorer l’efficacité thermique, stockage nocturne d’eau glacée ou généralisation du free cooling dans les zones adaptées.
La réglementation évolue également. En Europe, la directive sur l’efficacité énergétique impose aux data centers d’une certaine capacité de déclarer annuellement leurs consommations d’énergie et d’eau, renforçant la transparence et la pression en faveur de pratiques plus responsables.
Au-delà des considérations environnementales, la question hydrique touche aussi à la continuité d’activité. Dans des régions où l’eau se raréfie et où les températures moyennes augmentent, garantir un refroidissement efficace devient un enjeu opérationnel critique.
À mesure que l’économie mondiale se numérise, la soutenabilité des infrastructures qui la supportent s’impose comme un défi central. L’avenir des data centers ne se jouera pas uniquement sur leur performance technologique, mais aussi sur leur capacité à concilier puissance de calcul et sobriété hydrique.
Source: hellio.com


