Dans les zones périphériques de Casablanca, là où l’air se charge de fumées lourdes et où les sols portent déjà les marques d’une pollution chronique, une réalité dérangeante se dessine derrière les discours officiels sur l’écologie. Selon une enquête publiée lundi 2 février par le site institutionnel Journalism Fund, l’«économie circulaire» européenne, présentée comme une solution durable, s’accompagne d’un phénomène bien moins vertueux : l’exportation massive de déchets vers des pays comme le Maroc, sous couvert de marchandises réutilisables ou de rebuts industriels.
Le mécanisme, décrit comme «un nouveau schéma de codépendance», repose sur une logique simple : ce que l’Europe ne veut plus gérer chez elle traverse la mer pour être traité ailleurs, dans des conditions moins coûteuses et moins encadrées. Officiellement, il s’agit de biens destinés à être recyclés ou réutilisés. Dans les faits, l’enquête évoque une stratégie qui permettrait à des entreprises européennes de réduire leurs coûts d’élimination tout en transférant les risques environnementaux et sanitaires vers des pays où la réglementation et les contrôles sont plus faibles.
Des déchets déclarés comme marchandises
D’après les données citées, le Maroc occupe une place importante dans ce système. Depuis 2016, plus de 2,5 millions de tonnes de déchets européens seraient entrées dans le pays. Une partie significative de ces flux est enregistrée comme vêtements réutilisables, représentant 93% des volumes, mais déclarés à des valeurs extrêmement faibles, autour de 0,10 euro le kilogramme. Pour l’enquête, ces montants ne correspondent pas à un commerce normal de biens de seconde main : ils suggèrent plutôt que les entreprises paient un service de “débarassage” déguisé en transaction commerciale.
Cette pratique s’appuie sur une frontière floue entre ce qui est considéré comme un produit et ce qui relève du déchet. L’enquête souligne l’existence de “zones grises” réglementaires, où certains codes douaniers permettent de faire passer des matériaux non recyclables, voire dangereux, sous des catégories qui échappent aux contrôles environnementaux stricts. L’ordure change alors de statut sur le papier, et franchit la frontière comme une marchandise ordinaire.
Mediouna, symbole d’un coût humain et sanitaire
À Mediouna, commune proche de Casablanca, la réalité décrite tranche avec la narration du recyclage vertueux. Selon Journalism Fund, la pollution de l’air y dépasserait largement les seuils recommandés par l’Organisation mondiale de la santé, affectant environ 14.000 habitants, dont des centaines de récupérateurs travaillant sans équipements de protection.
L’enquête alerte aussi sur la contamination des eaux souterraines. Des niveaux de cadmium très élevés et une concentration excessive de nitrates y sont rapportés, illustrant un risque direct pour la santé publique et pour les ressources hydriques. Au-delà de l’air irrespirable, c’est donc une pollution durable des sols et de l’eau qui se mettrait en place, avec des conséquences potentiellement irréversibles.
Un impact climatique sous-estimé
Le problème ne se limite pas aux déchets visibles. Une étude satellitaire de 2025 citée par l’enquête met en avant un écart important entre les émissions déclarées et les émissions réellement observées, notamment concernant le méthane. La décharge de Casablanca serait ainsi classée parmi les sites où les rejets sont les plus sous-estimés. Or, le méthane est un gaz à effet de serre particulièrement puissant, ce qui renforce la dimension climatique de cette crise.
Une logique économique implacable
Le cœur du système reste économique. Selon les estimations mentionnées, traiter une tonne de déchets en Europe coûterait environ 100 euros, contre 36 euros au Maroc. L’écart s’expliquerait par des procédures plus souples et des exigences de protection moins strictes, ce qui rend l’exportation des déchets financièrement attractive.
L’enquête souligne également un effet d’accélération à l’approche d’une interdiction européenne, prévue pour 2026, des exportations de déchets vers les pays non membres de l’OCDE. Dans ce contexte, le Maroc aurait demandé dès début 2025 à rester parmi les destinations autorisées, alors même que les expéditions se seraient intensifiées.
Entre discours écologique et dumping environnemental
Au final, ce que l’enquête décrit, c’est un écart profond entre le vocabulaire de l’«économie circulaire» et une réalité plus brutale : un transfert de pollution, de risques sanitaires et de pression hydrique vers des territoires moins protégés. Derrière la promesse d’un recyclage responsable, se dessine une mécanique de dumping environnemental où le Maroc se retrouve, de plus en plus, dans la position d’un réceptacle.
La question qui se pose n’est donc pas seulement celle du commerce ou du recyclage, mais celle de la souveraineté environnementale et sanitaire. Car à force d’importer ce que d’autres refusent de traiter chez eux, le pays risque de payer, sur le long terme, un prix bien plus élevé que celui inscrit sur les factures douanières.
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Avec Barlamane



