Après plusieurs années marquées par un stress hydrique sévère, le Maroc enregistre depuis quelques mois un net regain des précipitations, aussi bien pluviales que neigeuses. Cette amélioration a permis aux barrages du Royaume de voir leurs réserves progresser sensiblement, franchissant pour la première fois depuis longtemps le seuil symbolique de 50 % de taux de remplissage. Une évolution qui alimente l’espoir d’une sortie durable de la sécheresse. Pourtant, pour le climatologue Mohammed Said Karrouk, cette lecture est trompeuse.
Selon ce spécialiste du climat, l’épisode humide actuel ne saurait être interprété comme la fin de la sécheresse, mais plutôt comme une rupture ponctuelle dans un contexte de forte variabilité climatique. « Le climat du Maroc est structurellement sec. Il est dominé par l’anticyclone subtropical des Açores, qui impose historiquement des périodes récurrentes de sécheresse », explique-t-il. Le retour des pluies observé durant l’année hydrologique en cours constitue certes un soulagement, mais ne traduit pas un changement durable du régime climatique national.
Pour Karrouk, l’analyse de la sécheresse repose sur deux niveaux complémentaires. Le premier concerne les indicateurs climatiques, tels que la pluviométrie, la circulation atmosphérique ou encore les phénomènes globaux comme l’ENSO. Le second porte sur les indicateurs hydrologiques, notamment le remplissage des barrages et l’état des nappes phréatiques. « On peut connaître une sécheresse météorologique tout en disposant encore d’eau stockée, comme cela a été le cas entre 2018 et 2021 », rappelle-t-il, soulignant que seule la convergence de ces deux dimensions permet de conclure à la fin d’un cycle de sécheresse.
L’épisode pluvieux actuel s’inscrit ainsi dans un contexte de variabilité climatique accrue. « Le retour de la pluie est réel, mais il ne garantit en rien une stabilité à long terme », insiste le climatologue. Les prochains mois, en particulier la période estivale et l’automne, seront déterminants pour évaluer la continuité ou non de cette dynamique.
Le phénomène de La Niña a toutefois joué un rôle favorable dans la séquence récente. Son installation a permis d’anticiper, dès l’automne, un retour progressif des précipitations à partir de la mi-novembre. Mais cet effet pourrait être transitoire. Les scénarios actuels évoquent une fin probable de La Niña vers la fin de l’année hydrologique, suivie d’une phase neutre, période durant laquelle l’incertitude climatique est maximale.
À cette variabilité naturelle s’ajoute l’impact du changement climatique, qui agit comme un amplificateur des extrêmes. « Il n’invente pas les cycles, mais il les intensifie », résume Karrouk. Les périodes de sécheresse deviennent plus longues et plus sévères sous l’effet de la hausse des températures et de l’évaporation accrue. À l’inverse, lorsque les pluies surviennent, elles sont souvent plus violentes, concentrées dans le temps et l’espace, augmentant les risques d’inondations.
Sur le plan hydrique, la situation demeure préoccupante. Les précipitations récentes n’ont pas permis de reconstituer durablement certaines réserves stratégiques. Des barrages majeurs, à l’image d’Al Massira, affichent encore des taux de remplissage très faibles. Quant aux nappes phréatiques, notamment dans les régions du Tadla, du Tensift ou du Souss, elles restent fortement sollicitées et se rechargent difficilement, en partie à cause de la dégradation des sols qui limite l’infiltration.
Le climatologue met également en garde contre une possible surinterprétation politique de l’accalmie actuelle. Un relâchement des politiques de gestion de l’eau, en particulier dans le secteur agricole, constituerait selon lui une erreur majeure. Il plaide au contraire pour une adaptation structurelle et durable des usages, fondée sur la régulation, l’anticipation et l’alignement des politiques publiques avec la réalité hydrique du pays.
À moyen terme, plusieurs scénarios restent envisageables : un durcissement de la sécheresse sous l’effet du renforcement de l’anticyclone subtropical, une alternance d’épisodes de pluies extrêmes et de longues périodes sèches, ou une combinaison instable des deux. Face à ces incertitudes, Mohammed Said Karrouk estime que le Maroc doit se préparer au pire pour sécuriser ses ressources en eau, en misant sur les transferts hydrauliques, un dessalement maîtrisé, la réduction des pertes par évaporation et, surtout, une agriculture pleinement adaptée aux contraintes climatiques du Royaume.
Avec Finances News


