Le développement de l’hydrogène vert en Afrique progresse à un rythme plus lent que ne le suggèrent les annonces officielles. Selon un récent rapport de l’Energy Industries Council (EIC), organisme représentant la chaîne d’approvisionnement énergétique mondiale, les projets portés sur le continent demeurent largement freinés par des obstacles structurels, au premier rang desquels figurent l’absence de contrats d’enlèvement sécurisés, le déficit d’infrastructures adaptées et la fragilité des chaînes industrielles locales.
D’après les données de la plateforme EICDataStream, pas moins de 78 projets d’hydrogène vert sont aujourd’hui annoncés en Afrique. Leur répartition géographique met en évidence une concentration marquée autour de trois pôles: l’Égypte, le Maroc et l’Afrique du Sud, qui capitalisent sur leur potentiel solaire et éolien pour se positionner comme futurs exportateurs d’hydrogène et de ses dérivés, notamment l’ammoniac, à destination de l’Europe et de l’Asie.
Des annonces nombreuses, des réalisations limitées
Malgré cette dynamique déclarative, la réalité industrielle reste contrastée. Le rapport souligne que seuls deux projets de petite taille sont actuellement en exploitation, tous deux situés en Namibie, pour une capacité cumulée de 17 mégawatts. «Le marché africain de l’hydrogène demeure à un stade embryonnaire, malgré l’ampleur des annonces», observe l’EIC, mettant en évidence l’écart persistant entre intentions stratégiques et décisions finales d’investissement.
Les ambitions affichées sont pourtant considérables. La capacité d’électrolyse projetée à l’échelle continentale est estimée à 38 gigawatts, pour un volume d’investissements avoisinant 194 milliards de dollars. Un montant supérieur à celui prévu en Europe, alors même que le Vieux Continent projette des capacités plus importantes, mais à un coût global inférieur, estimé à 170 milliards de dollars.
Le poids des infrastructures dans le coût des projets
Cette différence s’explique principalement par la nature des investissements africains, qui intègrent des infrastructures lourdes encore inexistantes. Conduites de transport, centrales électriques, unités de dessalement et réseaux d’eau constituent des prérequis incontournables pour la production d’hydrogène vert à grande échelle.
«Les dépenses d’investissement africaines incluent des équipements de soutien essentiels, appelés à être construits ex nihilo», précise le rapport, soulignant que l’Égypte, le Maroc et l’Afrique du Sud concentrent à eux seuls près de 80% des montants annoncés. L’Égypte se distingue particulièrement avec près de 88,5 milliards de dollars engagés, soutenus par une stratégie nationale dédiée à l’hydrogène bas carbone.
Marchés cibles et logiques régionales
Les orientations commerciales diffèrent selon les régions. L’Afrique du Nord, Maroc en tête, privilégie une logique d’exportation vers l’Europe, avec l’Allemagne identifiée comme principal débouché potentiel. À l’inverse, plusieurs pays d’Afrique subsaharienne s’orientent davantage vers la production d’ammoniac destiné aux marchés asiatiques, notamment le Japon et la Corée du Sud.
Toutefois, cette stratégie exportatrice se heurte à un obstacle central: l’absence de contrats d’achat fermes. Pour les auteurs du rapport, Jack Boggis et Chris Shirley, «les accords d’enlèvement constituent un levier déterminant pour faire passer les projets du stade conceptuel à la construction». Sans garanties de revenus à long terme, même les projets bénéficiant de conditions naturelles favorables accusent des retards significatifs.
Une filière encore dépendante de l’extérieur
L’étude recommande ainsi de reporter, dans un premier temps, les projets de très grande envergure dépourvus de débouchés sécurisés et d’infrastructures opérationnelles. Elle met également en lumière la dépendance du continent aux importations d’équipements, aucun fabricant d’électrolyseurs n’étant actuellement implanté en Afrique. L’Égypte fait figure d’exception en imposant un contenu local de 20%, assorti d’incitations financières et de restrictions sur le recours à la main-d’œuvre étrangère.
Pour Rebecca Groundwater, responsable mondiale des affaires extérieures de l’EIC, l’enjeu réside désormais dans la clarté des politiques publiques. «Les gouvernements doivent offrir aux investisseurs ce qu’ils attendent en priorité: des règles stables, des procédures d’autorisation rapides et des infrastructures de base en matière d’électricité et d’eau», estime-t-elle, plaidant également pour des mécanismes de partage des risques soutenus par les institutions de développement tant que les coûts restent élevés.
Le Maroc, un pôle stratégique sous contraintes
Dans ce paysage contrasté, le Maroc s’affirme comme l’un des piliers de la stratégie africaine de l’hydrogène vert, porté par son potentiel renouvelable, sa stabilité réglementaire relative et sa proximité avec les marchés européens. Toutefois, à l’instar des autres pays du continent, le Royaume demeure confronté à des défis majeurs: sécurisation des débouchés commerciaux, financement des infrastructures et structuration d’une chaîne de valeur industrielle locale capable d’accompagner la montée en puissance annoncée.
Entre ambitions climatiques, impératifs industriels et réalités économiques, l’hydrogène vert africain avance ainsi sur une ligne de crête, où la réussite dépendra autant des décisions politiques que de la capacité à transformer les annonces en projets concrètement exploitables.
Avec Barlamane


