Doté d’atouts naturels et géographiques majeurs, le Maroc accélère la structuration de sa filière hydrogène vert, appelée à devenir l’un des piliers de sa transition énergétique et industrielle. Mais derrière les ambitions affichées, les défis techniques, électriques et réglementaires s’annoncent considérables. C’est le constat dressé par l’Autorité nationale de régulation de l’électricité (ANRE) dans son rapport annuel 2024.

Un tournant institutionnel majeur a été franchi en décembre 2024 avec l’élargissement du périmètre de l’ANRE. Jusqu’alors cantonnée à la régulation du secteur électrique, l’Autorité voit désormais ses compétences étendues à d’autres segments stratégiques de l’énergie, dont l’hydrogène vert. Une évolution présentée comme un levier clé pour accompagner l’émergence de cette nouvelle industrie.

«Dans la dynamique impulsée par les Hautes Instructions Royales, l’ANRE s’apprête à contribuer activement au développement de la filière de l’hydrogène au Maroc», souligne l’Autorité. Elle affirme sa volonté d’adapter son cadre d’intervention, de renforcer ses capacités internes et d’anticiper les mutations technologiques, économiques et réglementaires liées à ce marché émergent, tant au niveau national qu’international.

Une pression inévitable sur le système électrique

Premier défi identifié: l’impact sur le système électrique national. La production d’hydrogène vert repose sur des électrolyseurs particulièrement énergivores, destinés à dissocier l’eau en hydrogène et en oxygène. À cette consommation s’ajoutent les besoins liés à la transformation, au stockage et au transport du vecteur énergétique.

Dans certaines régions, la rareté de l’eau douce pourrait imposer le recours au dessalement de l’eau de mer, une solution elle aussi très consommatrice d’électricité. L’ANRE souligne que l’ampleur de cette pression dépendra largement des modèles de production retenus.

À l’échelle internationale, plusieurs configurations coexistent: électrolyseurs hors réseau alimentés directement par des installations renouvelables, systèmes hybrides combinant énergies renouvelables et raccordement au réseau, ou encore électrolyseurs entièrement connectés au réseau électrique. Ce dernier modèle, plus flexible, impose toutefois des mécanismes stricts de traçabilité et de certification afin de garantir une production réellement décarbonée. Autant de choix technologiques qui auront des implications directes sur la planification, l’investissement et la régulation du réseau électrique.

Implantation, transport et stockage: des choix structurants

Le choix des sites d’implantation des unités de production constitue un autre enjeu stratégique. Deux options principales se dessinent. La première consiste à installer les électrolyseurs à proximité des zones de production d’énergies renouvelables, impliquant ensuite le transport de l’hydrogène ou de ses dérivés vers les zones industrielles ou portuaires. La seconde privilégie une implantation proche des utilisateurs finaux ou des ports d’exportation, nécessitant alors l’acheminement de grandes quantités d’électricité verte.

Le transport et le stockage de l’hydrogène soulèvent également des défis spécifiques. Contrairement à l’électricité, l’hydrogène peut être transporté sous différentes formes — gazeuse, liquide, comprimée ou transformée en dérivés comme l’ammoniac — via pipelines, conteneurs cryogéniques ou navires spécialisés. Cette diversité technique implique des infrastructures lourdes, des coûts élevés et une multiplicité d’acteurs.

Selon les segments, ces activités peuvent relever soit de monopoles naturels, soit de marchés ouverts à la concurrence. Pour les infrastructures à caractère monopolistique, l’ANRE estime qu’un cadre de régulation est indispensable afin de garantir un accès équitable, transparent et non discriminatoire, tout en assurant un développement efficient des investissements.

Vers une régulation adaptée d’un secteur émergent

Consciente de l’ampleur des enjeux, l’ANRE affirme son ambition de mettre en place une régulation agile et progressive, fondée sur des critères technico-économiques solides. L’objectif est double: accompagner le déploiement graduel des infrastructures tout en structurant un marché viable, attractif pour les investisseurs et compatible avec les objectifs climatiques du Royaume.

Cette dynamique réglementaire s’inscrit dans un processus plus large de structuration de la filière. Depuis 2019, plusieurs jalons ont été posés, à commencer par la création de la Commission nationale de l’hydrogène vert, chargée de piloter les études préalables. En janvier 2021, la feuille de route nationale a fixé les orientations stratégiques du secteur, suivie par le lancement du Cluster GreenH2 Maroc, réunissant industriels, chercheurs et institutions autour de l’innovation et du développement des compétences.

En novembre 2022, le Maroc a amorcé l’élaboration d’une «Offre Maroc» dédiée à l’hydrogène vert, couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur. Cette démarche a été consolidée par la publication, deux ans plus tard, d’une circulaire du Chef du gouvernement précisant la gouvernance, les mécanismes d’accompagnement des investisseurs et les modalités de suivi des projets stratégiques.

À l’heure où la concurrence internationale s’intensifie autour de l’hydrogène vert, le défi pour le Maroc sera désormais de transformer ses avantages structurels en réalisations industrielles concrètes, tout en mettant en place une régulation capable de sécuriser les investissements, préserver l’équilibre du système électrique et inscrire durablement la filière dans le paysage énergétique national.

Avec Aujourd’hui Le Maroc

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