Le projet de gazoduc reliant le Nigeria au Maroc, connu sous le nom de gazoduc Afrique-Atlantique, continue de susciter l’intérêt stratégique tout en demeurant exposé à d’importantes incertitudes financières et opérationnelles. C’est le constat dressé par l’économiste Wumi Iledare, professeur émérite d’économie pétrolière et spécialiste des politiques publiques énergétiques, à l’issue de son analyse des performances du secteur énergétique nigérian en 2025 et des perspectives attendues pour 2026.
S’exprimant à Lagos, l’expert estime que, malgré des signaux positifs enregistrés dans le segment gazier nigérian, les grands projets structurants restent vulnérables. « Les progrès observés en matière d’augmentation des réserves, de réduction du torchage et d’amélioration de l’approvisionnement domestique ne suffisent pas à lever les risques pesant sur les mégaprojets », souligne-t-il, citant le gazoduc Nigeria–Maroc au même titre que le projet Ajaokuta–Kaduna–Kano (AKK).
Selon lui, la faisabilité du gazoduc Afrique-Atlantique demeure étroitement liée à la solidité des montages financiers, à la continuité de la gouvernance publique et à la capacité des autorités nigérianes à garantir un cadre institutionnel stable sur le long terme.
Un redressement pétrolier encore fragile
Sur le plan pétrolier, l’année 2025 marque un redressement mesurable après plusieurs années de contraction. Wumi Iledare attribue cette amélioration à une accalmie sécuritaire relative, à la mise en œuvre progressive de la loi sur l’industrie pétrolière (Petroleum Industry Act – PIA) et à une meilleure discipline opérationnelle.
La production de brut aurait atteint une moyenne comprise entre 1,6 et 1,7 million de barils par jour, un niveau qualifié de « significatif » par l’économiste. Il tempère toutefois les discours officiels évoquant un respect strict des quotas de l’OPEP+, notant que la production est restée en deçà des références et que les recettes pétrolières ont déçu par rapport aux projections budgétaires, notamment au premier semestre de l’année.
« La trajectoire est positive, mais elle ne saurait être assimilée à une transformation structurelle », avertit-il, soulignant le caractère encore inégal et peu sécurisé des progrès enregistrés.
Gouvernance, aval et réformes inachevées
Directeur exécutif de la fondation Emmanuel Egbogah, Wumi Iledare reconnaît des avancées dans la lutte contre le vol de brut et le vandalisme, liées à une surveillance accrue et à une coopération renforcée avec les communautés locales. Il appelle néanmoins à la prudence face aux chiffres avancés publiquement, estimant que l’absence de contrôles indépendants limite la crédibilité de certaines annonces.
Dans l’amont pétrolier, la reprise du nombre d’appareils de forage est également relativisée, l’expert rappelant que cette progression s’explique en partie par un effet de base lié au creux historique de 2021. Tous les équipements recensés ne sont pas nécessairement en activité, et leur contribution réelle dépendra de l’accès au financement, des capacités d’évacuation et de la stabilité contractuelle.
L’aval demeure, selon lui, le segment le plus sensible. Il met en garde contre une lecture simpliste opposant investisseurs et importateurs, rappelant que la concurrence se mesure avant tout à la structure du marché et à la neutralité du régulateur. À ce titre, il invite à la prudence dans l’évaluation des performances de la raffinerie Dangote, dont les résultats annoncés relèveraient encore largement de projections.
Un test institutionnel pour 2026
Abordant les projets de cession d’actifs de la Nigerian National Petroleum Company Ltd. (NNPCL), l’économiste y voit un ajustement de portefeuille plus qu’un désengagement stratégique. Il alerte toutefois sur les risques d’une utilisation budgétaire à court terme des produits de ces cessions, en l’absence de gouvernance rigoureuse et de transparence.
Pour Wumi Iledare, l’écart persistant entre la reprise de la production et les performances budgétaires constitue l’un des signaux les plus révélateurs d’une réforme inachevée. La volatilité des prix, les structures de coûts et les failles de gouvernance continuent de limiter l’impact du secteur pétrolier sur les finances publiques.
Dans ce contexte, le gazoduc Nigeria–Maroc apparaît comme un projet à fort potentiel géoéconomique, mais encore tributaire de la solidité institutionnelle du secteur énergétique nigérian. « Les acquis de 2025 existent, mais ils restent fragiles. L’enjeu de 2026 sera celui de la rigueur, de la discipline et de l’endurance institutionnelle », conclut l’économiste.
Avec Barlamane


