L’électrique s’installe dans le paysage automobile marocain. Les concessionnaires élargissent leurs catalogues, les acheteurs s’y intéressent, et l’État multiplie les incitations fiscales pour rendre la bascule plus attractive. La route semble donc tracée pour une mobilité plus propre. Pourtant, derrière cette vitrine rassurante, un obstacle majeur freine la progression : l’infrastructure de recharge reste trop faible et surtout mal encadrée pour accompagner un véritable décollage.

Le contraste est frappant. D’un côté, l’offre ne manque pas : les showrooms exposent aussi bien des modèles d’entrée de gamme comme la Dacia Spring que des véhicules haut de gamme tels que la Tesla Model Y. Le marché suit une dynamique forte : 2 417 immatriculations électriques au premier semestre 2025, soit une progression de 132 % par rapport à 2024. Pour l’Association professionnelle intersectorielle pour la mobilité électrique (APIME), cela traduit une évolution nette des mentalités. «Les Marocains et Marocaines se familiarisent de plus en plus avec ces nouvelles solutions de mobilité», constate son directeur général, Mehdi El Guermai.

L’environnement fiscal appuie ce mouvement. Exonération de la taxe annuelle, réduction des droits de douane et primes d’acquisition allant jusqu’à 100 000 dirhams pour les flottes professionnelles : autant de leviers qui réduisent l’écart de prix entre thermique et électrique, passé en trois ans de 45 % à environ 15–20 %. «Le Royaume est même en avance sur plusieurs pays de la région», rappelle El Guermai.

Mais pour l’APIME, ce progrès reste fragile tant que le socle ne suit pas : les bornes de recharge. À ce jour, le Maroc en compte 632 accessibles au public, dont 142 rapides. Les pouvoirs publics projettent une centaine d’installations supplémentaires d’ici fin 2026 avec des puissances allant jusqu’à 350 kW. Pour Omar El Harti, président de l’association, cela reste bien trop modeste : «Les véhicules sont là, mais pas les relais d’infrastructure. C’est le nerf de la guerre.»

Le problème n’est pas uniquement quantitatif. Le financement bloque. Ni les opérateurs privés ni les institutions publiques n’injectent pour l’instant les capitaux nécessaires. Pire, le cadre réglementaire rend la situation bancale. «Aujourd’hui, seuls les régies ont le droit de vendre de l’électricité. Les autres acteurs n’ont pas de statut clair. Ils contournent en facturant des minutes de recharge plutôt que des kilowattheures. C’est inconstant», déplore El Harti. La loi 82-21 sur la basse tension n’a pas encore permis de lever ces freins structurels, laissant les opérateurs dans une zone grise.

À cela s’ajoute un paradoxe : alors que le Maroc mise sur son potentiel solaire pour se positionner en champion des énergies renouvelables, la mobilité électrique reste largement déconnectée de cette ressource. «La vraie durabilité, ce sera quand nous roulerons avec une énergie issue directement du solaire. Mais aujourd’hui, ce n’est pas encore le cas», reconnaît le président de l’APIME.

Consciente de ces blocages, l’association a élaboré une feuille de route. Elle trace les contours d’un modèle marocain de déploiement de la recharge, en y intégrant des volets de normalisation, de professionnalisation et de communication. Une partie reste confidentielle, mais l’essentiel est clair : la mobilité électrique ne pourra se démocratiser que si les usagers ont la certitude de se déplacer sans craindre la panne sèche faute de borne.

Les ambitions nationales sont pourtant grandes : 150 000 véhicules électriques sur les routes d’ici 2030, et dès 2026, un véhicule neuf sur cinq vendu serait électrique selon les projections du ministère de l’Énergie. Mais ces objectifs nécessitent des arbitrages forts : sécuriser les financements, clarifier le cadre légal et accélérer le maillage du territoire.

«La mobilité verte est encore mal comprise. Elle est perçue comme un projet de demain alors qu’elle devrait être déjà visible aujourd’hui», résume El Harti. Autrement dit, le virage est bien engagé, mais la vitesse reste bridée par une infrastructure qui tarde à trouver son modèle.

Avec h24info.ma

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