Le Maroc accélère la mise en place d’une architecture énergétique transafricaine destinée à acheminer, d’ici 2030, de l’électricité renouvelable, de l’hydrogène vert et du gaz vers l’Europe. Un projet d’envergure qui repose sur des investissements massifs et une recomposition profonde du modèle énergétique national, mais dont la réussite reste conditionnée par plusieurs incertitudes.
Avec plus de 90% de son énergie importée et une forte dépendance au charbon dans la production électrique, le Royaume cherche à transformer cette vulnérabilité en levier stratégique. L’ambition est de s’imposer comme un hub énergétique régional, en s’appuyant sur des infrastructures majeures, dont un gazoduc atlantique de 6.900 kilomètres et des interconnexions électriques avec l’Europe.
Selon une analyse du think tank Global Governance & Sovereignty Foundation en partenariat avec la Konrad-Adenauer-Stiftung, le Maroc capitalise sur sa position géographique et sa stabilité institutionnelle pour se positionner au cœur des nouvelles chaînes d’approvisionnement énergétique européennes. Dans un contexte marqué par la reconfiguration des flux gaziers depuis la guerre en Ukraine et les politiques de décarbonation de l’Union européenne, les partenaires proches et à faible intensité carbone gagnent en attractivité.
Le Royaume a ainsi structuré une stratégie multi-instruments combinant gaz, énergies renouvelables et hydrogène vert. L’«Offre Maroc», qui mobilise près de 30 milliards de dollars, s’appuie sur des consortiums internationaux associant acteurs du Golfe, industriels européens, partenaires chinois et capital national. Cette approche vise à mutualiser les risques et à faciliter la concrétisation de projets à forte intensité capitalistique.
Sur le plan industriel, le Maroc bénéficie d’un atout clé avec le groupe OCP, grand consommateur d’ammoniac, qui permet d’ancrer localement la demande en hydrogène vert. Cette intégration offre une base industrielle concrète à une filière encore émergente à l’échelle mondiale.
Le dispositif est également soutenu par les politiques européennes, notamment les mécanismes de tarification carbone et les objectifs d’intégration des énergies renouvelables. Ces cadres réglementaires créent une demande potentielle pour des productions énergétiques bas-carbone en provenance du Maroc.
Mais plusieurs fragilités persistent. La sortie du charbon, annoncée à l’horizon 2040, dépend du déploiement effectif d’infrastructures alternatives, notamment dans le gaz et le stockage énergétique. Tout retard dans ces projets pourrait prolonger la dépendance au charbon et peser sur la compétitivité des exportations marocaines.
Le volet gazier reste lui aussi exposé. En attendant la mise en service d’un terminal national, le Maroc dépend encore de circuits d’importation indirects via l’Espagne, ce qui l’expose à la volatilité des marchés internationaux du gaz naturel liquéfié.
L’hydrogène vert constitue le principal pari stratégique, mais aussi la plus grande incertitude. La demande mondiale reste encore limitée et les modèles économiques ne sont pas stabilisés. Un décalage entre les investissements engagés et la réalité du marché pourrait fragiliser l’équilibre global du dispositif.
Enfin, le projet s’inscrit dans un environnement géopolitique concurrentiel. D’autres initiatives, comme le gazoduc transsaharien, pourraient à terme rivaliser avec le corridor atlantique porté par le Maroc, même si leur réalisation reste incertaine.
Au final, le Royaume déploie une stratégie énergétique cohérente et ambitieuse, articulée autour de trois piliers: les énergies renouvelables, le gaz et les interconnexions internationales. L’enjeu sera de maintenir cet équilibre, dans un contexte où certaines composantes, en particulier l’hydrogène vert, restent encore dépendantes de dynamiques de marché incertaines.
Avec Barlamane


