Le dernier rapport annuel de la Cour des comptes met en lumière de graves dysfonctionnements dans la gestion des programmes de reboisement menés par l’Agence nationale des eaux et forêts. En jeu : des dizaines de millions de plants forestiers produits avec des fonds publics mais jamais utilisés, pour un coût estimé à plus de 92 millions de dirhams.
Présenté cette semaine devant les deux Chambres du Parlement par la première présidente de la Cour, Zineb El Adaoui, le rapport révèle que 43,74 millions de plants forestiers, pourtant produits et financés par l’État, n’ont jamais été plantés. Cette production inutile représente à elle seule 22% du volume total de plants produits entre 2014 et 2023, pour un coût global de 389,8 millions de dirhams.
Une stratégie ambitieuse, une exécution défaillante
Ces irrégularités surviennent alors que le Maroc s’est fixé un objectif ambitieux à travers la stratégie « Forêts du Maroc », qui prévoit le reboisement de 600.000 hectares à l’horizon 2030, soit un rythme largement supérieur aux années précédentes, où la moyenne annuelle ne dépassait pas 30.000 hectares.
Mais selon la Cour des comptes, cette accélération s’est faite sans clarification suffisante des objectifs. Le rapport relève l’absence de distinction claire entre reboisement à vocation protectrice, productive ou récréative, ainsi qu’un manque de répartition précise des superficies selon ces finalités.
Entre 2022 et 2024, les superficies effectivement reboisées n’ont atteint que 57.546 hectares, sur un objectif de 139.860 hectares, soit un taux de réalisation limité à 41%. Ce chiffre inclut par ailleurs des zones reprogrammées après l’échec de plantations antérieures, ce qui relativise encore l’impact réel des efforts engagés.
Des plants produits… mais laissés à l’abandon
Le décalage persistant entre les superficies programmées et les surfaces effectivement reboisées explique en grande partie l’accumulation de plants inutilisés dans les pépinières. Sur la période 2021-2023, près de 19,23 millions de plants, soit 37% de la production, sont restés stockés, pour un coût avoisinant 50 millions de dirhams.
La Cour identifie plusieurs causes : annulation de marchés de plantation, oppositions locales à certains projets de reboisement, reports liés aux conditions climatiques, notamment les épisodes de sécheresse. À ce titre, près de 33.000 hectares programmés entre 2014 et 2024 auraient été bloqués en raison de résistances locales.
Une responsabilité clairement pointée
Pour les magistrats de la Cour, la responsabilité de l’Agence nationale des eaux et forêts est engagée. Le rapport dénonce l’absence de mécanismes efficaces de gestion des risques, ainsi que le manque de procédures permettant de réaffecter ou valoriser les plants excédentaires avant leur détérioration.
Pire encore, de nombreux plants stockés pendant de longues périodes deviennent impropres à la plantation, en raison de déséquilibres racinaires, de maladies ou de conditions de conservation inadaptées. Après deux ans en pépinière, leur capacité de reprise en milieu naturel est fortement compromise.
Des taux d’échec préoccupants
Autre signal d’alarme : le faible taux de réussite des opérations de plantation. Pour la saison 2022-2023, la Cour relève un taux de réussite de seulement 51%, avec moins de 10.000 hectares effectivement reboisés sur près de 19.500 hectares plantés.
Cette situation fragilise l’atteinte des objectifs futurs, alors même que les besoins annuels en plants forestiers devraient passer de 40 millions entre 2022 et 2025 à 75 millions par an à l’horizon 2030.
Des capacités de production sous-exploitées
Sur les 62 pépinières forestières que compte l’Agence, seules 26 sont réellement opérationnelles. Leur capacité effective plafonne à 36,45 millions de plants, bien en deçà des besoins projetés. Le rapport pointe l’obsolescence des équipements, les difficultés d’accès à l’eau d’irrigation, le manque d’innovation et la faible adoption des technologies modernes.
L’ouverture au secteur privé n’a pas non plus apporté les résultats escomptés. Faute d’un encadrement réglementaire et technique suffisant, la production privée de plants certifiés reste inégale, mettant en péril la qualité des opérations de reboisement.
Un cadre contractuel jugé inadapté
Depuis 2021, l’Agence a remplacé les contrats annuels par des contrats-cadres de trois ans pour sécuriser la production privée. Mais pour la Cour des comptes, les mécanismes de suivi restent insuffisants. Le recours à des cahiers des clauses inspirés des travaux publics est jugé inadapté à la nature biologique et sensible de la production forestière.
En conclusion, la Cour estime que le dispositif actuel ne permet pas un encadrement rigoureux des différentes phases de production des plants, notamment en matière de contrôle qualité, de suivi des intrants et de gestion des non-conformités.
Un constat sévère, qui pose la question de la gouvernance réelle de la stratégie forestière nationale, à l’heure où la restauration du couvert forestier est érigée en priorité environnementale et climatique.


