Depuis le 1er janvier 2026, le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne est pleinement entré en vigueur, introduisant une nouvelle taxe sur plusieurs produits importés dans l’espace communautaire. Après trois années de phase transitoire, durant lesquelles les entreprises devaient surtout déclarer leurs émissions sans impact financier direct, ce dispositif devient désormais un élément déterminant dans les relations commerciales entre l’UE et ses partenaires. Pour le Maroc, fortement lié au marché européen, cette nouvelle règle pourrait peser sur la compétitivité de plusieurs filières exportatrices, tout en accélérant la transition énergétique et industrielle.

L’objectif affiché par Bruxelles est de corriger ce qu’elle considère comme un déséquilibre de concurrence. Les industries européennes, soumises au système d’échange de quotas d’émissions, supportent un coût carbone que leurs concurrents étrangers n’assument pas toujours. Le mécanisme vise donc à aligner le coût environnemental des importations sur celui payé au sein de l’Union, afin d’éviter les stratégies de “fuite carbone” et de préserver l’industrie européenne.

Initialement, le dispositif concernait principalement des matières premières connues pour leurs émissions élevées, notamment l’acier, l’aluminium et le ciment. À partir de 2026, il a été élargi à des produits manufacturés à forte teneur en ces matériaux, dans le but d’empêcher les contournements consistant à importer des biens finis plutôt que des intrants de base. Certaines adaptations ont toutefois été introduites sous pression politique et sociale. Les engrais, bien qu’inclus dans le périmètre du mécanisme, bénéficient par exemple d’un traitement atténué, avec une majoration symbolique de 1% appliquée aux valeurs de référence servant au calcul des émissions.

Sur le plan opérationnel, les importateurs européens doivent désormais acquérir des certificats carbone dont le prix est indexé sur celui du marché européen du carbone. Le montant dépend du contenu carbone réel des produits importés. Une disposition importante prévoit néanmoins que toute taxe carbone déjà payée dans le pays d’origine peut être déduite, ce qui encourage les partenaires commerciaux de l’UE à mettre en place leurs propres mécanismes nationaux de tarification du carbone.

Pour le Maroc, cette évolution représente un changement majeur. Durant la période 2023-2025, les exportateurs marocains étaient essentiellement tenus de mesurer et de déclarer les émissions liées à leurs produits. Désormais, le coût du carbone, même s’il est d’abord supporté par les importateurs européens, risque d’être répercuté sur les fournisseurs marocains ou intégré dans le prix final, ce qui pourrait fragiliser leur position sur un marché très concurrentiel.

Les secteurs les plus exposés sont ceux directement concernés par le mécanisme et qui exportent en volumes importants vers l’Europe. Il s’agit notamment du ciment, de l’électricité, des engrais, du fer et de l’acier, de l’aluminium, ainsi que, plus récemment, de l’hydrogène. L’extension aux produits manufacturés à forte intensité en acier et aluminium élargit encore le champ des activités potentiellement affectées. Une étude citée estime que plus de 10% des exportations marocaines pourraient être touchées dès 2026, avec un risque théorique de perte de revenus évalué à près de 6 milliards de dirhams.

Face à cette nouvelle contrainte, les autorités marocaines ont engagé plusieurs chantiers stratégiques. L’idée défendue depuis plusieurs années est de ne pas considérer le mécanisme européen uniquement comme une barrière commerciale, mais comme un signal structurant pour repositionner le “Made in Morocco” dans un marché de plus en plus sensible aux critères environnementaux. Dans cette logique, le gouvernement prévoit l’instauration, à partir de janvier 2026, d’une taxe carbone nationale ciblant les industries les plus émettrices. L’objectif est de capter localement les recettes liées au carbone, d’éviter qu’elles ne soient entièrement perçues par l’Union européenne, et de permettre aux entreprises marocaines de déduire cette taxe du montant exigé aux frontières européennes.

Cette stratégie s’inscrit dans un contexte où le Maroc cherche à renforcer son avantage dans les énergies renouvelables. Le Royaume vise une part de 52% d’énergies renouvelables dans son mix électrique d’ici 2030, grâce à des projets structurants et à un cadre juridique permettant aux acteurs privés de produire et de commercialiser de l’électricité verte. Cette orientation pourrait contribuer à réduire l’empreinte carbone de l’industrie nationale et à améliorer la compétitivité des exportations sur le marché européen.

Pour accompagner cette transition, des programmes ont été lancés afin d’encourager l’utilisation des renouvelables et de renforcer les capacités de mesure et de certification des émissions. Mais plusieurs obstacles demeurent, en particulier pour les petites et moyennes entreprises. Les coûts liés aux audits carbone, aux certifications et aux investissements technologiques risquent d’être élevés, tandis que l’accès au financement bancaire reste un frein. Des acteurs économiques alertent sur le risque d’exclusion du marché européen pour les entreprises qui ne bénéficieraient pas d’un soutien suffisant.

Au-delà des difficultés immédiates, le mécanisme européen est aussi perçu comme une opportunité à moyen terme. La capacité du Maroc à concilier compétitivité économique et transition écologique pourrait devenir un atout stratégique dans les échanges internationaux. Selon certaines estimations, une intégration réussie au marché du carbone pourrait générer des recettes importantes à l’horizon 2030, à condition que le pays accélère sa transition énergétique et industrielle plus rapidement que ses concurrents.

Avec Challenge

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