La décision de transformer l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) en société anonyme continue de susciter de vives réactions, ravivant un débat ancien sur la souveraineté énergétique du Maroc et la place de l’État dans la gestion des secteurs stratégiques. Alors que le gouvernement défend une réforme présentée comme un levier de modernisation et de renforcement de la gouvernance, des voix syndicales et politiques alertent sur les risques d’un glissement progressif vers la privatisation.
Parmi les critiques les plus fermes figure celle d’El Houssine El Yamani, secrétaire général du Syndicat national du pétrole et du gaz. Celui-ci estime que la conversion de l’ONHYM en société anonyme pourrait constituer « un premier pas vers la privatisation » des derniers instruments publics encore en mesure d’assurer une maîtrise étatique du secteur énergétique. Selon lui, le discours officiel sur la souveraineté énergétique ne peut être crédible tant que l’État ne conserve pas un contrôle effectif sur les actifs stratégiques.
Une souveraineté jugée déjà fragilisée
El Yamani souligne que la majorité des segments clés de l’énergie échappent désormais à la propriété publique. Plus de 70 % de la production d’électricité serait aujourd’hui assurée par des opérateurs privés, aussi bien dans les énergies fossiles que dans les énergies renouvelables. Le secteur pétrolier, rappelle-t-il, a suivi la même trajectoire après la privatisation de la raffinerie SAMIR et de la Société chérifienne des pétroles (SCP).
Dans ce contexte, le responsable syndical plaide pour un principe minimal de souveraineté : la détention par l’État d’une part de capital suffisante lui garantissant une représentation effective au sein des conseils d’administration. À défaut, la transformation juridique de l’ONHYM risquerait, selon lui, de préparer le terrain à une dilution progressive du contrôle public.
Le gouvernement défend une réforme « stratégique »
Face à ces critiques, la ministre de la Transition énergétique et du Développement durable, Leïla Benali, a défendu le projet de loi 56.24 devant la Commission des infrastructures, de l’énergie, des mines, de l’environnement et du développement durable à la Chambre des représentants. Elle a assuré que la transformation de l’ONHYM en société anonyme ne constitue en aucun cas un désengagement de l’État, mais vise au contraire à doter l’institution d’outils de gestion plus performants et plus flexibles.
Selon la ministre, cette réforme s’inscrit dans un chantier structurel plus large destiné à adapter les établissements publics aux exigences d’un environnement énergétique mondial de plus en plus concurrentiel. Elle a rappelé que le Maroc demeure fortement dépendant des importations énergétiques, une vulnérabilité mise en évidence lors de l’arrêt des flux de gaz en 2021, dans un contexte international marqué par la guerre en Ukraine et une forte volatilité des marchés.
Sécurité énergétique et continuité industrielle
Leïla Benali a insisté sur le caractère vital de la sécurité énergétique pour l’économie nationale. L’interruption de l’approvisionnement en gaz naturel, a-t-elle souligné, menaçait directement des milliers d’emplois et la continuité de plusieurs unités industrielles stratégiques. Cette situation aurait conduit l’État à accélérer la valorisation et la reconversion des infrastructures nationales afin de préserver la continuité de l’activité économique.
Dans cette optique, la ministre estime que le nouveau statut juridique de l’ONHYM permettra une meilleure réactivité, une gouvernance renforcée et une capacité accrue à rivaliser avec les grands acteurs internationaux, notamment dans le secteur minier devenu un champ de compétition géostratégique entre États.
Une réforme politiquement clivante
Le projet divise également la classe politique. Les groupes parlementaires de la majorité, notamment le Rassemblement national des indépendants (RNI) et le Parti authenticité et modernité (PAM), y voient une opportunité d’ouverture maîtrisée du capital, susceptible d’améliorer la valorisation des actifs publics et le rendement des investissements.
À l’inverse, l’opposition, en particulier le Parti de la justice et du développement (PJD) et le Parti du progrès et du socialisme (PPS), dénonce ce qu’elle qualifie de « privatisation déguisée ». La députée Fatima Zahra Batta a ainsi mis en garde contre une orientation générale du gouvernement visant, selon elle, à accélérer la transformation des établissements publics en sociétés anonymes, au risque d’en altérer la vocation stratégique et sociale.
Elle a rappelé que l’ONHYM demeure une institution historique jouant un rôle central dans la gestion de ressources naturelles non renouvelables. À ce titre, toute réforme structurelle devrait, selon elle, s’accompagner de garanties juridiques et de mécanismes de contrôle stricts afin d’éviter un affaiblissement du contrôle public.
Un débat appelé à durer
Au-delà des divergences politiques, la transformation de l’ONHYM cristallise une question de fond : comment concilier performance économique, ouverture au marché et préservation de la souveraineté énergétique ? Le débat, loin d’être clos, illustre les tensions inhérentes à la modernisation des établissements publics dans un secteur où les enjeux économiques, sociaux et géopolitiques demeurent étroitement imbriqués.


