Alors que le marché mondial du gaz naturel liquéfié (GNL) s’apprête à entrer dans une phase d’abondance à partir de la fin de la décennie, le Maroc mise sur une montée en puissance progressive de ses infrastructures gazières afin de se positionner comme un acteur clé des équilibres énergétiques régionaux. Cette stratégie vise à anticiper l’augmentation attendue de l’offre mondiale, tout en sécurisant l’approvisionnement national et en soutenant la transition énergétique.
Selon les projections de Bloomberg, l’offre mondiale de GNL pourrait atteindre près de 594 millions de tonnes à l’horizon 2030, soit une hausse de plus de 40 % par rapport à 2024, sous l’effet de l’entrée en production de nouveaux projets, principalement aux États-Unis et au Qatar. Cette dynamique pourrait engendrer un excédent structurel sur les marchés internationaux, sauf en cas de perturbations géopolitiques ou de retards industriels.
Dans ce contexte, le Maroc apparaît comme l’un des pays africains les mieux placés pour tirer parti de cette recomposition. Le Royaume a engagé une série de projets portuaires et énergétiques visant à intégrer le GNL dans son mix énergétique et à renforcer son rôle de plateforme régionale.
Des ports structurants pour accueillir le GNL
Sur la façade méditerranéenne, le port de Nador West Med, dont la mise en service est prévue au second semestre 2026, constitue une pièce maîtresse de cette stratégie. Conçu comme un pôle industriel intégré, il accueillera la première infrastructure marocaine de GNL sous la forme d’une unité flottante de stockage et de regazéification. Reliée par gazoduc aux zones industrielles du nord-ouest, cette installation permettra l’importation de gaz destiné à la production électrique et aux usages industriels.
À l’horizon 2028, un second projet d’envergure verra le jour sur la façade atlantique avec la mise en service du port de Dakhla. Doté d’une profondeur de 23 mètres, la plus importante du pays, ce complexe est destiné à accueillir des industries lourdes et à jouer un rôle de porte d’entrée pour les échanges avec les pays du Sahel. Le port sera entouré de vastes zones industrielles et agricoles, alimentées par des infrastructures de dessalement, et intégrera des quais dédiés aux futures exportations d’hydrogène vert.
Les autorités marocaines étudient également la création d’un port à Tan-Tan, en lien avec des projets liés à l’hydrogène vert, afin de compléter ce dispositif logistique et énergétique.
Un positionnement régional dans un marché africain en mutation
À l’échelle continentale, la géographie de la production gazière est appelée à évoluer. Si l’Afrique du Nord concentre aujourd’hui une large part de l’offre, sa contribution devrait reculer au profit de l’Afrique subsaharienne, dont la production de GNL pourrait être multipliée par quatre d’ici 2050. Dans le même temps, la demande africaine de gaz devrait progresser fortement, tirée par les besoins en électricité et en industrialisation.
Toutefois, le développement des usages domestiques reste freiné par l’insuffisance des infrastructures de transport et de transformation. Dans ce contexte, le GNL s’impose comme une solution privilégiée, soutenue par des montages financiers éprouvés et des contrats internationaux, au détriment parfois des réseaux gaziers intérieurs plus coûteux à déployer.
C’est dans cet équilibre délicat entre exportation et consommation régionale que le Maroc entend s’inscrire. Ses projets de terminaux GNL figurent parmi ceux explicitement cités comme leviers potentiels pour améliorer l’accès au gaz à l’échelle nationale et régionale, aux côtés d’initiatives similaires en Afrique australe.
Gaz, électricité et grands projets transcontinentaux
Au-delà des terminaux, le Maroc occupe une position stratégique dans les grands projets énergétiques africains. Le gazoduc Nigeria–Maroc, estimé à près de 25 milliards de dollars, doit relier les réserves nigérianes à la façade atlantique nord-africaine en traversant treize pays d’Afrique de l’Ouest. Ce projet vise à structurer un corridor énergétique majeur, complémentaire aux infrastructures portuaires et aux capacités de regazéification.
La conversion du gaz en électricité constitue un autre pilier de cette dynamique. Selon l’African Energy Chamber, le gaz naturel pourrait assurer près de 45 % de la production électrique du continent d’ici 2050. Plusieurs pays africains ont déjà intégré cette orientation dans leurs stratégies nationales afin de garantir une électricité plus fiable et soutenir leur développement industriel.
Situé à la croisée des flux africains, atlantiques et européens, le Maroc apparaît ainsi comme un pivot potentiel de cette recomposition énergétique. En misant sur une mise en service graduelle de ses projets GNL, le Royaume cherche à conjuguer sécurité d’approvisionnement, attractivité industrielle et intégration régionale, dans un marché mondial du gaz appelé à devenir plus concurrentiel à l’approche de 2030.
Avec Barlamane


