Réduire la facture énergétique des hôpitaux ne consiste pas à traiter ces établissements comme de simples bâtiments administratifs. Une première estimation nationale montre au contraire des besoins continus, fortement concentrés dans les zones critiques, et l’absence d’un suivi public suffisamment détaillé.
Dans une analyse, Le Matin présente les travaux de Souad Lakjiri, de l’École Mohammadia d’ingénieurs, et de Mohammed Ouassaid, de l’Université Mohammed V de Rabat. Leur étude estime à environ 236 gigawattheures par an la consommation énergétique des hôpitaux publics marocains, soit près de 10 mégawattheures par lit fonctionnel.
Ce total constitue un ordre de grandeur et non une statistique nationale définitive. Il résulte d’une extrapolation fondée sur cinq établissements publics : les CHU de Marrakech et d’Oujda, les hôpitaux provinciaux de Taroudant et d’Al Hoceïma et l’Hôpital régional d’Agadir. La moyenne pondérée atteint 9,66 MWh par lit et par an, appliquée aux 24.427 lits fonctionnels recensés dans l’offre de soins de 2023.
L’étude comble une lacune importante : le ministère de la Santé et de la Protection sociale ne dispose pas d’un système dédié de suivi des consommations énergétiques. Il reste donc difficile de connaître la facture par type de combustible ou son poids dans le financement des structures hospitalières. Les données disponibles montrent en outre de grands écarts, de 2.935 kWh par lit à Agadir à 12.761 kWh au CHU d’Oujda.
Ces différences ne doivent pas être interprétées automatiquement comme des écarts d’efficacité. Une faible consommation peut aussi traduire une climatisation moins développée, des services moins nombreux ou un niveau de confort inférieur pour les patients et leurs accompagnants. Les comparaisons internationales renforcent cette prudence : l’échantillon marocain, à 9.658 kWh par lit, reste très inférieur aux références citées pour l’Espagne, Guangzhou ou Téhéran, sans que cet écart puisse être assimilé à une sobriété mieux maîtrisée.
Le bloc opératoire du CHU d’Oujda illustre la concentration des besoins. Dix salles occupent environ 0,5% de la surface de l’hôpital mais représentent 5,12% de sa consommation annuelle d’électricité, climatisation comprise en équivalent électrique. Leur fonctionnement exige notamment 20 renouvellements d’air par heure, un refroidissement réglé à 22 degrés et une disponibilité permanente de l’éclairage et du froid.
La simulation d’un dispositif photovoltaïque associé à une batterie fait passer les achats annuels d’électricité du réseau pour ce bloc de 343,13 à 214,57 MWh, soit une baisse de 37,47%. À l’échelle de l’ensemble du CHU, une installation solaire de 12.000 m², d’une puissance de 1.508,16 kWc, produirait plus de 2,6 millions de kWh par an, l’équivalent de 39,4% de la consommation enregistrée en 2022.
Le scénario chiffre l’investissement à 10,55 millions de dirhams hors taxes, pour 1,9 million de dirhams d’économies brutes annuelles et un retour simple proche de cinq ans. Il reste néanmoins une pré-évaluation : le stockage n’a pas fait l’objet d’une optimisation technico-économique complète et le dispositif solaire ne remplacerait en aucun cas les équipements de sécurité électrique exigés pour les salles d’opération.
Le principal angle mort demeure institutionnel. Les hôpitaux sont classés dans le tertiaire, alors que leurs contraintes les rapprochent, pour certains usages, d’infrastructures industrielles. Les audits y sont moins nombreux et moins approfondis, la réglementation thermique ne reflète pas la continuité de leurs besoins et aucun mécanisme spécifique ne soutient les énergies renouvelables produites sur site.
Les chercheurs proposent de commencer par le photovoltaïque et les batteries pour les charges critiques, puis de recourir à des contrats de performance énergétique et, pour les plus grands établissements, à la cogénération ou à la valorisation des déchets. Les sociétés de services énergétiques pourraient financer les équipements à partir des économies garanties. Pourtant, malgré la restructuration de la Société d’investissements énergétiques en « super ESCO » en juillet 2020 et la publication d’un décret sur les ESCO en novembre 2024, aucun contrat de ce type n’a encore été conclu dans le secteur de la santé.
Pour rappel, les résultats reposent sur cinq hôpitaux et principalement sur l’année 2022 ; les répartitions par usage proviennent de pré-audits réalisés en 2018 sur trois sites. L’étude ne prétend donc pas clore le débat. Elle fournit surtout la première base chiffrée harmonisée permettant d’aborder la consommation énergétique hospitalière, son coût et les investissements susceptibles de la réduire.


